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Balise - Le théâtre

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lundi, juin 20 2011

EAF 2011 - Séries technologiques

SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : Le théâtre, texte et représentation.

Corpus :
Texte A : Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais,
Le Barbier de Séville, acte I, scènes 1 et 2 (extrait), (1775).
Texte B : Alfred de Musset,
On ne badine pas avec l’amour, acte I, scène 1 (extrait) (1834).
Texte C : Eugène Labiche,
Un chapeau de paille d’Italie, acte I, scène 1 (1851).
Texte D : Eduardo Manet,
Quand deux dictateurs se rencontrent, (incipit), © Actes Sud-Papiers (1996).

 

TEXTE A : Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, Le Barbier de Séville, acte I, scènes 1 et 2, (1775).).

ACTE PREMIER

 Le théâtre représente une rue de Séville, où toutes les croisées1 sont grillées2.

SCÈNE PREMIÈRE
LE COMTE,
seul, en grand manteau brun et chapeau rabattu. Il tire sa montre en se promenant.

  Le jour est moins avancé que je ne croyais. L'heure à laquelle elle3 a coutume de se montrer derrière sa jalousie4 est encore éloignée. N'importe ; il vaut mieux arriver trop tôt que de manquer l'instant de la voir. Si quelque aimable de la cour pouvait me deviner à cent lieues de Madrid, arrêté tous les matins sous les fenêtres d'une femme à qui je n'ai jamais parlé, il me prendrait pour un Espagnol du temps d'Isabelle5. Pourquoi non ? Chacun court après le bonheur. Il est pour moi dans le cœur de Rosine. Mais quoi ! suivre une femme à Séville, quand Madrid et la cour offrent de toutes parts des plaisirs si faciles ? Et c'est cela même que je fuis. Je suis las6 des conquêtes que l'intérêt, la convenance ou la vanité7 nous présentent sans cesse. Il est si doux d'être aimé pour soi-même ; et si je pouvais m'assurer sous ce déguisement... Au diable l'importun8 !

SCÈNE 2
FIGARO, LE COMTE, caché

FIGARO,
une guitare sur le dos attachée en bandoulière avec un large ruban ; il chantonne gaiement, un papier et un crayon à la main.

Bannissons le chagrin,
  Il nous consume :
Sans le feu du bon vin,
  Qui nous rallume,
Réduit à languir,
L'homme, sans plaisir,
Vivrait comme un sot,
Et mourrait bientôt.

 Jusque-là ceci ne va pas mal, hein, hein !...

... Et mourrait bientôt.
Le vin et la paresse
Se disputent mon cœur...

 Eh non ! ils ne se le disputent pas, ils y règnent paisiblement ensemble...

Se partagent... mon cœur.

Dit-on « se partagent » ?... Eh ! mon Dieu, nos faiseurs d'opéras-comiques n'y regardent pas de si près. Aujourd'hui, ce qui ne vaut pas la peine d'être dit, on le chante. (Il chante.)

Le vin et la paresse
Se partagent mon cœur...

 Je voudrais finir par quelque chose de beau, de brillant, de scintillant, qui eût l'air d'une pensée. (Il met un genou en terre, et écrit en chantant.)

Se partagent mon cœur.
Si l'une a ma tendresse...
L'autre fait mon bonheur.

 Fi donc ! c'est plat. Ce n'est pas ça... Il me faut une opposition, une antithèse :

Si l'une... est ma maîtresse,
L'autre...

Eh ! parbleu, j'y suis !...

L'autre est mon serviteur.

Fort bien, Figaro !... (Il écrit en chantant.)

Le vin et la paresse
Se partagent mon cœur ;
Si l'une est ma maîtresse,
L'autre est mon serviteur,
L'autre est mon serviteur,
L'autre est mon serviteur.

Hein, hein, quand il y aura des accompagnements là-dessous, nous verrons encore, messieurs de la cabale9, si je ne sais ce que je dis. (Il aperçoit le Comte.) J'ai vu cet abbé10-là quelque part. (Il se relève.)

1. Les croisées : les fenêtres.
2. Grillées : grillagées
3. « Elle » désigne Rosine, la jeune fille dont le comte est amoureux.
4. Jalousie : grillage de fer ou de bois qui couvre une fenêtre et permet de voir sans être vu.
5. Isabelle : La reine Isabelle la catholique (1451-1504). Le comte considère que sa conduite amoureuse relève d’une époque lointaine, révolue.
6. Las : fatigué
7. Vanité : arrogance, prétention.
8. Importun : personne dont la présence n’est pas souhaitée
9. Cabale : manœuvres secrètes et collectives menées contre un auteur en vue de provoquer l’échec d’une pièce.
10. C’est la tenue du comte qui le fait ressembler à un abbé en soutane.

 

TEXTE B : Alfred de Musset, On ne badine pas avec l’amour, acte I, scène 1 (extrait) (1834).

ACTE PREMIER SCÈNE PREMIÈRE
Une place devant le château.
MAÎTRE BLAZIUS, DAME PLUCHE, LE CHŒUR1

LE CHŒUR
Doucement bercé sur sa mule fringante, messer1 Blazius s’avance dans les bluets fleuris, vêtu de neuf, l’écritoire au côté. Comme un poupon sur l’oreiller, il se ballotte sur son ventre rebondi, et, les yeux à demi fermés, il marmotte un Pater noster3 dans son triple menton. Salut, maître Blazius, vous arrivez au temps de la vendange, pareil à une amphore antique.
MAÎTRE BLAZIUS
Que ceux qui veulent apprendre une nouvelle d’importance m’apportent ici premièrement un verre de vin frais.
LE CHŒUR
Voilà notre plus grande écuelle ; buvez, maître Blazius ; le vin est bon ; vous parlerez après.
MAÎTRE BLAZIUS
Vous saurez, mes enfants, que le jeune Perdican, fils de notre seigneur, vient d’atteindre à sa majorité, et qu’il est reçu docteur4 à Paris. Il revient aujourd’hui même au château, la bouche toute pleine de façons de parler si belles et si fleuries, qu’on ne sait que lui répondre les trois quarts du temps. Toute sa gracieuse personne est un livre d’or ; il ne voit pas un brin d’herbe à terre, qu’il ne vous dise comment cela s’appelle en latin ; et quand il fait du vent ou qu’il pleut, il vous dit tout clairement pourquoi. Vous ouvririez des yeux grands comme la porte que voilà, de le voir dérouler un des parchemins qu’il a coloriés d’encres de toutes couleurs, de ses propres mains et sans en rien dire à personne. Enfin c’est un diamant fin des pieds à la tête, et voilà ce que je viens annoncer à M. le baron. Vous sentez que cela me fait quelque honneur, à moi, qui suis son gouverneur depuis l’âge de quatre ans ; ainsi donc, mes bons amis, apportez une chaise que je descende un peu de cette mule-ci sans me casser le cou ; la bête est tant soit peu rétive5, et je ne serais pas fâché de boire encore une gorgée avant d’entrer.
LE CHŒUR
Buvez, maître Blazius, et reprenez vos esprits. Nous avons vu naître le petit Perdican, et il n’était pas besoin, du moment qu’il arrive, de nous en dire si long. Puissions-nous retrouver l’enfant dans le cœur de l’homme !
MAÎTRE BLAZIUS
Ma foi, l’écuelle est vide ; je ne croyais pas avoir tout bu. Adieu ; j’ai préparé, en trottant sur la route, deux ou trois phrases sans prétention qui plairont à monseigneur ; je vais tirer la cloche. (Il sort.)

1. Le chœur : ensemble de personnes qui commentent l’action selon la tradition du théâtre antique. Il est, dans cette pièce, composé de paysans.
2. « Messer » pour Monsieur
3. Pater noster : début d’une prière chrétienne (Notre Père).
4. Docteur : titre universitaire obtenu après la soutenance d’une thèse.
5. Rétive : peu docile.

 

TEXTE C : Eugène Labiche, Un chapeau de paille d’Italie, acte I, scène 1 (1851).

ACTE PREMIER
(Chez Fadinard)

Un salon octogone. - Au fond, porte à deux battants s'ouvrant sur la scène. - Une porte dans chaque pan coupé. - Deux portes aux premiers plans latéraux. - A gauche,contre la cloison, une table avec tapis, sur laquelle est un plateau portant carafe, verre, sucrier. - Chaises.

SCÈNE PREMIÈRE
VIRGINIE, FELIX

VIRGINIE, à Félix, qui cherche à l'embrasser : - Non, laissez-moi, monsieur Félix !...Je n'ai pas le temps de jouer.
FELIX – Rien qu'un baiser ?
VIRGINIE – Je ne veux pas !...
FELIX – Puisque je suis de votre pays1 !... je suis de Rambouillet...
VIRGINIE – Ah ! ben ! s'il fallait embrasser tous ceux qui sont de Rambouillet !...
FELIX - Il n'y a que quatre mille habitants.
VIRGINIE – Il ne s'agit pas de ça... M. Fadinard, votre bourgeois, se marie aujourd'hui... Vous m'avez invitée à venir voir la corbeille... voyons la corbeille !...
FELIX – Nous avons bien le temps... Mon maître est parti, hier soir, pour aller signer son contrat chez le beau-père... il ne revient qu'à onze heures, avec toute sa noce, pour aller à la mairie.
VIRGINIE – La mariée est-elle jolie ?
FELIX – Peuh !... je lui trouve l'air godiche2; mais elle est d'une bonne famille... c'est la fille d'un pépiniériste de Charentonneau... le père Nonancourt.
VIRGINIE – Dites donc, monsieur Félix... si vous entendez dire qu'elle ait besoin d'une femme de chambre... pensez à moi.
FELIX – Vous voulez donc quitter votre maître... M. Beauperthuis ?
VIRGINIE. – Ne m'en parlez pas... c'est un acariâtre3, premier numéro... Il est grognon, maussade, sournois, jaloux... et sa femme donc !... Certainement, je n'aime pas à dire du mal des maîtres...
FELIX – Oh ! non !...VIRGINIE. – Une chipie ! une bégueule4, qui ne vaut pas mieux qu'une autre.
FELIX – Parbleu !
VIRGINIE – Dès que Monsieur part... crac ! elle part... et où va-t-elle ?... elle ne me l'a jamais dit... jamais !...
FELIX – Oh ! vous ne pouvez pas rester dans cette maison-là.
VIRGINIE, baissant les yeux – Et puis, ça me ferait tant plaisir de servir avec quelqu'un de Rambouillet...
FELIX, l'embrassant . – Seine-et-Oise !

1. Pays : région, ville ou village natal.
2. Godiche : gauche, maladroit.
3. Acariâtre : colérique.
4. Bégueule : farouche, rigide.

 

TEXTE D : Eduardo Manet, Quand deux dictateurs se rencontrent, (incipit), © Actes Sud-Papiers (1996).

VOIX OFF1, 1-A, 1-B

VOIX OFF.
  Quelque part dans le monde, deux dictateurs se rencontrent. Ils sont vieux. Vieux, mais taillés dans le roc. Visages granitiques, regards de joueurs de poker. Maîtres de leur propre jeu. Les corps sont massifs, les gestes lents. Et pour cause… chacun porte un épais gilet pare-balles, par mesure de précaution. Le premier sous une élégante veste signée par un styliste à la mode, l’autre dissimulé sous l’épaisse vareuse de son uniforme. Rencontre au sommet qui fera date dans l’Histoire. Les deux hommes, protégés par des vitres blindées, se trouvent sur la terrasse d’un palais, sorte de forteresse construite au sommet d’une vertigineuse montagne et où l’on ne peut accéder qu’en hélicoptère.
  Isolés du reste du monde, les deux hommes se parlent, sans témoins. Ils n’ont aucune raison particulière de se rencontrer. Caprice. Coup de tête. Aucune raison, si ce n’est le voluptueux plaisir d’être en face de son double, son reflet, la présence charnelle et puissante d’un dictateur comme soi. Pour mieux tenir au secret leur rencontre et déjouer de possibles pièges, leurs appareils policiers leur ont donné des codes, composés du chiffre 1 et des deux premières lettres de l’alphabet : A et B. Comme les deux hommes s’estiment d’une égale puissance, ils ont tiré au sort l’ordre de leur dialogue. Pile – pour le 1-A, face pour le 1-B.
  Ils viennent de dîner. Ils ont parlé – comme ils disent – « à bâtons rompus », « à cœur ouvert », « les yeux dans les yeux ». Imbus2 de leur pouvoir, les dictateurs ne craignent pas d’utiliser les clichés les plus éculés3.
  1-A sirote une menthe à l’eau, 1-B boit de la camomille.

1-A
Tu ne fumes plus tes fameux cigares aromatiques… Tu ne bois plus d’alcool… tu refuses le café… ordre du médecin ?
1-B.
Self-control, autodiscipline, mon cher. Comme toi. D’après ce que j’ai entendu dire, tu t’interdis l’alcool, le tabac, tous ces stimulants exquis mais nuisibles à la santé.

1. Voix off : voix entendue par les spectateurs sans que l’émetteur soit sur scène.
2. Imbus de leur pouvoir : sûrs de leur puissance
3. Eculés : usés.

 

I- Après avoir lu attentivement les textes du corpus, vous répondrez aux questions suivantes de façon organisée et synthétique (6 points) :

1. Quelle est la fonction principale de ces quatre scènes d’ouverture ? Justifiez votre réponse en vous appuyant sur les textes. (3 points)
2. Chaque auteur a fait un choix d’énonciation différent pour débuter sa pièce (qui parle ? à qui ?). Précisez lesquels et étudiez quels peuvent être les effets de ces choix sur les spectateurs ou les lecteurs. (3 points)

II- Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (14 points) :

  • Commentaire :
    Vous commenterez le texte A en vous aidant du parcours de lecture suivant :
    - vous montrerez en quoi il s’agit d’une exposition de comédie.
    - vous étudierez comment Beaumarchais souligne l’opposition entre les deux personnages.

  • Dissertation :
     Selon quels critères, selon vous, une scène d’exposition est-elle réussie et remplit-elle sa fonction ? 
     Vous développerez votre argumentation en prenant appui sur les textes du corpus ainsi que sur les pièces que vous avez lues ou vues.

  • Invention :
    Deux élèves d’un atelier théâtre ont choisi l’une des scènes d’exposition du corpus, pour la jouer devant leurs camarades. Ils débattent de leurs intentions de mise en scène du texte retenu ainsi que des effets qu’ils veulent produire sur le spectateur. Imaginez leur dialogue.

EAF 2011 - Série littéraire

SÉRIE L

 

Objet d'étude : Le théâtre, texte et représentation.

Corpus : 
Texte A : Jean Giraudoux,
Amphitryon 38, acte I scène 5 (1929).
Texte B : Eugène Ionesco,
Rhinocéros, acte II tableau 2 (1959).
Texte C : Christine Montalbetti,
Le cas Jekyll, 2007.

 

TEXTE A : Jean Giraudoux, Amphitryon 38, acte I scène 5 (1929).

 [Jupiter veut séduire Alcmène qui est résolument fidèle à Amphitryon, son mari. Pour l’approcher et parvenir à ses fins, il lui faut donc éloigner celui-ci en l’envoyant à la guerre et prendre son apparence tandis que Mercure prendra celle de Sosie, le serviteur d’Amphitryon. Jupiter achève sa métamorphose avant de se présenter devant Alcmène. ]

MERCURE : C’est votre corps entier qui doit être sans défaut… Venez là, à la lumière, que je vous ajuste votre uniforme d’homme… Plus près, je vois mal.
JUPITER : Mes yeux sont bien ?
MERCURE : Voyons vos yeux… Trop brillants… Ils ne sont qu’un iris, sans cornée, pas de soupçon de glande lacrymale ; – peut-être allez-vous avoir à pleurer ; – et les regards au lieu d’irradier des nerfs optiques, vous arrivent d’un foyer extérieur à vous à travers votre crâne… Ne commandez pas au soleil vos regards humains. La lumière des yeux terrestres correspond exactement à l’obscurité complète dans notre ciel… Même les assassins n’ont là que deux veilleuses… Vous ne preniez pas de prunelles, dans vos précédentes aventures ?
JUPITER : Jamais, j’ai oublié… Comme ceci, les prunelles ?
MERCURE : Non, non, pas de phosphore1… Changez ces yeux de chat ! On voit encore vos prunelles au travers de vos paupières quand vous clignez… On ne peut se voir dans ces yeux-là… Mettez-leur un fond.
JUPITER : L’aventurine2 ne ferait pas mal, avec ses reflets d’or.
MERCURE : À la peau maintenant !
JUPITER : À ma peau ?
MERCURE : Trop lisse, trop douce, votre peau… C’est de la peau d’enfant. Il faut une peau sur laquelle le vent ait trente ans soufflé, qui ait trente ans plongé dans l’air et dans la mer, bref qui ait son goût, car on la goûtera. Les autres femmes ne disaient rien, en constatant que la peau de Jupiter avait goût d’enfant ?
JUPITER : Leurs caresses n’en étaient pas plus maternelles.
MERCURE : Cette peau-là ne ferait pas deux voyages… Et resserrez un peu votre sac humain, vous y flottez !
JUPITER : C’est que cela me gêne… Voilà que je sens mon cœur battre, mes artères se gonfler, mes veines s’affaisser… Je me sens devenir un filtre, un sablier de sang…L’heure humaine bat en moi à me meurtrir. J’espère que mes pauvres hommes ne souffrent pas cela…
MERCURE : Le jour de leur naissance et le jour de leur mort.
JUPITER : Très désagréable, de se sentir naître et mourir à la fois.
MERCURE : Ce ne l’est pas moins, par opération séparée.
JUPITER : *As-tu maintenant l’impression d’être devant un homme ?
MERCURE : Pas encore. Ce que je constate surtout, devant un homme, devant un corps vivant d’homme, c’est qu’il change à chaque seconde, qu’incessamment il vieillit. Jusque dans ses yeux, je vois la lumière vieillir.
JUPITER : Essayons. Et pour m’y habituer, je me répète : je vais mourir, je vais mourir…
MERCURE : Oh ! Oh ! Un peu vite ! Je vois vos cheveux pousser, vos ongles s’allonger, vos rides se creuser… Là, là, plus lentement, ménagez vos ventricules. Vous vivez en ce moment la vie d’un chien ou d’un chat.
JUPITER : Comme cela ?
MERCURE : Les battements trop espacés maintenant. C’est le rythme des poissons…Là… là… Voilà ce galop moyen, cet amble3 , auquel Amphitryon reconnaît ses chevaux et Alcmène le cœur de son mari...
JUPITER : Tes dernières recommandations ?
MERCURE : Et votre cerveau ?
JUPITER : Mon cerveau ?
MERCURE : Oui, votre cerveau… Il convient d’y remplacer d’urgence les notions divines par les humaines… Que pensez-vous ? Que croyez-vous ? Quelles sont vos vues de l’univers, maintenant que vous êtes homme ?
JUPITER : Mes vues de l’univers ? Je crois que cette terre plate est toute plate, que l’eau est simplement de l’eau, que l’air est simplement de l’air, la nature la nature, et l’esprit l’esprit… C’est tout ?
MERCURE : Avez-vous le désir de séparer vos cheveux par une raie et de les maintenir par un fixatif ?
JUPITER : En effet, je l’ai.
MERCURE : Avez-vous l’idée que vous seul existez, que vous n’êtes sûr que de votre propre existence
JUPITER : Oui. C’est même très curieux d’être ainsi emprisonné en soi-même.
MERCURE : Avez-vous l’idée que vous pourrez mourir un jour ?
JUPITER : Non. Que mes amis mourront, pauvres amis, hélas oui ! Mais pas moi.
MERCURE : Avez-vous oublié toutes celles que vous avez déjà aimées ?
JUPITER : Moi ? Aimer ? Je n’ai jamais aimé personne ! Je n’ai jamais aimé qu’Alcmène.
MERCURE : Très bien ! Et ce ciel, qu’en pensez-vous ?
JUPITER : Ce ciel, je pense qu’il est à moi, et beaucoup plus depuis que je suis morte lque lorsque j’étais Jupiter ! Et ce système solaire, je pense qu’il est bien petit, et la terre immense, et je me sens soudain plus beau qu’Apollon, plus brave et plus capable d’exploits amoureux que Mars, et pour la première fois, je me crois, je me vois, je me sens vraiment maître des dieux.
MERCURE : Alors vous voilà vraiment homme !… Allez-y !
Mercure disparaît.

1. élément chimique dont l'une des propriétés est d'émettre de la lumière dans l'obscurité.
2. une variété de quartz aux incrustations vertes.
3. allure de marche.

 

TEXTE B : Eugène Ionesco, Rhinocéros, acte II tableau 2 (1959).

 [Dans une petite ville, les habitants se transforment peu à peu en rhinocéros, métaphore de la barbarie. Bérenger, venu rendre visite à son ami Jean, assiste à cette transformation.]

 BÉRENGER : Parlez plus distinctement. Je ne comprends pas. Vous articulez mal.
JEAN, toujours de la salle de bains : Ouvrez vos oreilles !
BÉRENGER : Comment ?
JEAN : Ouvrez vos oreilles. J’ai dit, pourquoi ne pas être un rhinocéros ? J’aime les changements.
BÉRENGER : De telles affirmations venant de votre part… (Bérenger s’interrompt, car Jean fait une apparition effrayante. En effet, Jean est devenu tout à fait vert. La bosse de son front est presque devenue une corne de rhinocéros.) Oh ! vous semblez vraiment perdre la tête ! (Jean se précipite vers son lit, jette les couvertures par terre, prononce des paroles furieuses et incompréhensibles, fait entendre des sons inouïs.) Mais ne soyez pas si furieux, calmez-vous ! Je ne vous reconnais plus.
JEAN, à peine distinctement : Chaud…trop chaud. Démolir tout cela, vêtements, ça gratte, vêtements, ça gratte. Il fait tomber le pantalon de son pyjama.
BÉRENGER : Que faites-vous ? Je ne vous reconnais plus ! Vous, si pudique d’habitude !
JEAN : Les marécages ! les marécages !…
BÉRENGER : Regardez-moi ! Vous ne semblez plus me voir ! Vous ne semblez plus m’entendre !
JEAN : Je vous entends très bien ! Je vous vois très bien ! Il fonce vers Bérenger tête baissée. Celui-ci s’écarte.
BÉRENGER : Attention !
JEAN, soufflant bruyamment : Pardon !
Puis il se précipite à toute vitesse dans la salle de bains
.
BÉRENGER fait mine de fuir vers la porte de gauche, puis fait demi-tour et va dans la salle de bains à la suite de Jean, en disant : Je ne peux tout de même pas le laisser comme cela, c’est un ami. (De la salle de bains.) Je vais appeler le médecin ! C’est indispensable, indispensable, croyez-moi.
JEAN, dans la salle de bains : Non.
BÉRENGER, dans la salle de bains : Si. Calmez-vous, Jean ! Vous êtes ridicule. Oh ! votre corne s’allonge à vue d’œil !… Vous êtes rhinocéros !
JEAN, dans la salle de bains : Je te piétinerai, je te piétinerai.
Grand bruit dans la salle de bains, barrissements, bruits d’objets et d’une glace qui tombe et se brise ; puis on voit apparaître Bérenger tout effrayé qui ferme avec peine la porte de la salle de bains, malgré la poussée contraire que l’on devine.

 

TEXTE C : Christine Montalbetti, Le cas Jekyll, 2007.

  [Réécriture théâtrale d’une célèbre nouvelle de Robert Louis Stevenson, ce monologue met en scène, sous la forme d’une confession au notaire Utterson, l’histoire étrange d’un scientifique, le docteur Jekyll qui, la nuit venue, se transforme en mister Hyde, dangereux criminel. Il relate l’expérience de sa première métamorphose.]

   Il y eut un soir où je sus que j’étais prêt.
  Je le tiens dans ma main, ce breuvage trouble et fumant, avec son précipité orange qui le zèbre en volutes doucereuses, et qui doit me permettre d’opérer physiquement la dissociation de mes pulsions ! La potion que j’ai confectionnée, hop, je me la siffle.
  Ah, my goodness1 !
  Cette part-là est presque inénarrable2. La douleur que c’est. L’arrachement. L’écartèlement. La réduction. Ce qui me paraît se broyer, de mes os. Ce qui se ratatine. La souffrance atroce du rétrécissement. La déformation. Nuit maudite !
  Or, aussitôt après la douleur considérable, quelque chose de délicieux se met à me couler dans les veines. Chacune est comme un petit ruisseau tout neuf et riant, et qui irrigue de vivifiantes prairies. Peinture exquise !
  Je cours vers ma chambre, je veux me voir dans le miroir de ma coiffeuse. Je gambade avec la même joie, je pense, que les premiers hommes qui s’essayèrent à la bipédie. Mon pas est si sautillant, si léger ! La courette me découpe un carré de ciel qui m’est réservé et qui me couvre comme un dais3.
  La lune très grosse entre abondamment dans la pièce et l’éclaire comme en plein jour.
  Celui que je vois n’est pas fort coquet, pour sûr. Mais ta vilaine face me plaît, comme un autre moi-même.
  Il y a dans le mouvement de se reconnaître je ne sais quelle gratification qui dépasse les considérations esthétiques.
  Que m’importe cette petite taille, cette difformité vague, puisque c’est moi, enfin, sous un nouveau jour, que jusque-là je n’avais pu contempler !
  Mais l’aube va naître. Mes gens grappillent leurs dernières minutes de sommeil.
  Parviendrai-je à reprendre mon apparence d’avant ? Ou bien garderai-je pour toujours ma figure de Hyde ? Je traverse la courette dans l’autre sens, vers le laboratoire, avec au cœur un affreux suspens.
  Non plus sautillant, comme tout à l’heure, mais détalant comme un chat inquiet. J’ai établi soigneusement mes calculs ; or une erreur, n’est-ce pas, peut toujours s’y glisser. Je bois la seconde potion.
  Sacrebleu ! dieux du ciel ! londonienne frayeur ! Mes os de Hyde cette fois s’étirent, mes muscles s’allongent dans des souffrances terribles. Puis cela cesse. Je me dirige de nouveau, encore haletant, jusqu’à ma chambre, et, dans le miroir de ma coiffeuse, je vois qui ? Jekyll, qui souffle comme un bœuf, ses jolis traits un peu tirés, mais en tout point semblable à celui qu’il a été.
  Utterson, for God’s sake, have mercy4 !

1. Mon Dieu !
2. Qu’on ne peut pas raconter.
3. Pièce d'étoffe précieuse.
4. Pour l'amour de Dieu, ayez pitié !

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

  Comment l’écriture de ces trois textes de théâtre rend-elle compte du processus de transformation des personnages ?

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

  • Commentaire
    Vous commenterez le texte de Jean Giraudoux (texte A) à partir de « JUPITER : As-tu maintenant l’impression d’être devant un homme ? » (*) jusqu’à la fin.

  • Dissertation
    Au théâtre le rôle du metteur en scène peut-il être plus important que celui de l’auteur ? Vous développerez votre argumentation en vous appuyant sur les textes du corpus, sur ceux que vous avez étudiés en classe, sur vos lectures personnelles et sur votre expérience de spectateur.

  • Invention
    Christine Montalbetti répond à un comédien qui s’interroge sur la façon de jouer cette scène et sur les conditions matérielles de la représentation (texte C). Vous rédigerez cette lettre, qui doit contenir des indications précises de mise en scène.

jeudi, mai 15 2008

Bac français - Invention - Obaldia - "Deux femmes pour un fantôme"


Invention

Lors d'un travail préparant la représentation, le metteur en scène de la pièce d'Obaldia et la comédienne qui interprète le personnage de Brigitte réfléchissent ensemble à la meilleure manière de jouer la scène sur le plateau. Vous imaginez leur dialogue, chacun défendant son point de vue par des arguments différents.

[voir le texte d'Obaldia et le sujet d'annales complet]

Le travail préparatoire

L’objectif sera de dégager les éléments principaux sur lesquels vont s’appuyer l'écriture d'invention.

  • Forme : un dialogue.
  • Type de texte : majoritairement argumentatif.  
  • Analyse du sujet : l'énoncé présuppose que les deux personnes ont des points de vue différents et que chacun défend le sien. Le travail sera donc d'étudier le passage et de déterminer les points de divergence qui peuevnt exister quant à la représentation, au jeu de l'actrice (décor, objet, déplacement, ton, gestuelle). Que nous apprend le texte du caractère et de l'état d'esprit du personnage ? Quelle tonalité donner à la scène (tragique, comique etc.) ?    
  • Registre : au choix, en fonction de la tonalité que vous donnerez au dialogue.
  • Structure : Vous devez faire un plan précis pour assurer la progression du débat. Quant à la fin de la discussion, il vous est laissé la liberté de faire ou non pencher le débat d'un côté ou de l'autre. Dans tous les cas, veillez à bien assurer une même importance aux arguments des deux protagonistes.
  • Remarque : les deux personnes sont des professionnels et doivent employer le vocabulaire technique du théâtre (voir votre cours à ce sujet). La discussion porte sur la mise en scène et non sur le texte lui-même. 
Voici quelques pistes à approfondir et qui peuvent conduire à cadrer votre travail. Pour la suite, je vous renvoie à la fiche méthode « sujet d'invention ».

Bon courage,

Dissertation - Le succès de la représentation théâtrale est-il dépendant du respect de règles telles que celles qu'énonce Boileau ?

Dissertation

Selon vous, le succès de la représentation théâtrale est-il dépendant du respect de règles telles que celles qu'énonce Boileau ? Vous appuierez votre réponse sur les textes du corpus, sur d'autres pièces que vous connaissez ou sur des représentations dont vous avez l'expérience.

[voir le sujet d'annales complet]

Le travail préparatoire

L’objectif sera de dégager les éléments principaux sur lesquels vont s’appuyer la dissertation.

  • Le type de sujet : une opinion à discuter.
  • Les mots clefs : "succès". Qu'est-ce que le succès d'une pièce ? Pour faire simple, disons que toutes les pièces que vous connaissez entrent dans ce cadre. Cependant, il conviendra de prendre en compte l'évolution du théâtre et des goûts du public. Vous devez avoir un cours sur ce sujet (classicisme, romantisme, théâtre de l'absurde etc.). "Du respect de règles telles que celles qu'énonce Boileau", il faut donc prendre en compte les règles en général (vous devez aussi avoir un cours sur ce sujet).       
  • Définir les notions : outre qu'il faut revenir sur la notion de "succès", le sujet demande de traiter "celles qu'énonce Boileau" : vous pouvez reprendre le travail effectué pour la question préliminaire.
  • Les connaissances : vous devez pouvoir remotiver les connaissances issues de vos cours. Voir ci-dessus. 
Voici quelques pistes à approfondir et qui peuvent conduire à établir une problématique. Pour la suite, je vous renvoie à la fiche méthode Dissertation.

Bon courage,

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