Objet
d'étude : le biographique.
Textes
:
Texte
A : George Sand, Histoire de ma vie, I, 1 (1854)
Texte B : George Sand, Lettre à Charles Poncy,
14 décembre 1847
Texte C : George Sand, Histoire de ma vie, IV, 13.
Texte
A :
George Sand, Histoire de ma vie, I, 1 (1854)
Je ne
pense pas qu'il y ait de l'orgueil et de l'impertinence à
écrire l'histoire de
sa propre vie, encore moins à choisir, dans les souvenirs
que cette vie a
laissés en nous, ceux qui nous paraissent valoir la peine
d'être conservés.
Pour ma part, je crois accomplir un devoir, assez pénible
même, car je ne
connais rien de plus malaisé que de se définir et
de se résumer en personne.
L'étude du cœur humain est de telle
nature, que plus on s'y aborde,
moins on y voit clair ; et pour certains esprits actifs, se
connaître est une
étude fastidieuse et toujours incomplète.
Pourtant, je l'accomplirai, ce devoir
; je l'ai toujours eu devant les yeux ; je me suis toujours promis de
ne pas
mourir sans avoir fait ce que j'ai toujours conseillé aux
autres de faire pour
eux-mêmes : une étude sincère de ma
propre nature et un examen attentif de ma
propre existence.
Une insurmontable paresse (c'est la maladie des esprits trop
occupés et
celle de la jeunesse par conséquent) m'a fait
différer jusqu'à ce jour
d'accomplir cette tâche ; et, coupable peut-être
envers moi-même, j'ai laissé
publier sur mon compte un assez grand nombre de biographies pleines
d'erreurs,
dans la louange comme dans le blâme. Il n'est pas
jusqu'à mon nom qui ne soit
une fable dans certaines de ces biographies, publiées
d'abord à l'étranger et
reproduites en France avec des modifications de fantaisie.
Questionnée par les
auteurs de ces récits, appelée à
donner les renseignements qu'il me plairait de
fournir, j'ai poussé l'apathie jusqu'à refuser
à des personnes bienveillantes
le plus simple indice. J'éprouvais, je l'avoue, un
dégoût mortel à occuper le
public de ma personnalité, qui n'a rien de saillant, lorsque
je me sentais le
cœur et la tête remplis de personnalités
plus fortes, plus logiques, plus
complètes, plus idéales, de types
supérieurs à moi-même, de personnages
de
roman en un mot. Je sentais qu'il ne faut parler de soi au public
qu'une fois
en sa vie, très sérieusement, et n'y plus revenir.
Texte
B :
George Sand, Lettre à Charles Poncy, 14
décembre 1847, à
propos de son travail
autobiographique.
C'est
une série de souvenirs, de professions de foi et de
méditations, dans un cadre
dont les détails auront quelque poésie et
beaucoup de simplicité. Ce ne sera
pourtant pas toute ma vie que je révèlerai. Je
n'aime pas l'orgueil et le
cynisme des confessions, et je ne trouve pas qu'on doive ouvrir tous
les
mystères de son cœur à des hommes plus
mauvais que nous et, par conséquent,
disposés à y trouver une mauvaise
leçon au lieu d'une bonne. D'ailleurs notre
vie est solidaire de toutes celles qui nous environnent, et on ne
pourrait
jamais se justifier de rien sans être forcé
d'accuser quelqu'un, parfois notre
meilleur ami. Or je ne veux accuser ni contrister personne. Cela me
serait
odieux et me ferait plus de mal qu'à mes victimes. Je crois
donc que je ferai
un livre utile, sans danger et sans scandale, sans vanité
comme sans bassesse,
et j' y travaille avec plaisir. [...]
Texte
C :
George Sand, Histoire de ma vie, IV, 13.
Établissons un fait avant d'aller plus loin.
Comme je ne prétends pas donner le change sur
quoi que ce soit en
racontant ce qui me concerne, je dois commencer par dire nettement que
je veux
taire et non arranger ni déguiser plusieurs circonstances de
ma vie. Je n'ai
jamais cru avoir de secrets à garder pour mon compte
vis-à-vis de mes amis.
J'ai agi, sous ce rapport, avec une sincérité
à laquelle j'ai dû la franchise
de mes relations et le respect dont j'ai toujours
été entourée dans mon milieu
d'intimité. Mais vis-à-vis du public, je ne
m'attribue pas le droit de disposer
du passé de toutes les personnes dont l'existence a
côtoyé la mienne.
Mon silence sera indulgence ou respect, oubli ou
déférence, je n'ai pas
à m'expliquer sur ces causes. Elles seront de diverses
natures probablement, et
je déclare qu'on ne doit rien préjuger pour ou
contre les personnes dont je
parlerai peu ou point.
Toutes mes affections ont été
sérieuses, et pourtant j'en ai brisé
plusieurs sciemment et volontairement. Aux yeux de mon entourage j'ai
agi trop
tôt ou trop tard, j'ai eu tort ou raison, selon qu'on a plus
ou moins bien
connu les causes de mes résolutions. Outre que ces
débats d'intérieur auraient
peu d'intérêt pour le lecteur, le seul fait de les
présenter à son appréciation
serait contraire à toute délicatesse, car je
serais forcée de sacrifier parfois
la personnalité d'autrui à la mienne propre.
Puis-je, cependant, pousser cette délicatesse
jusqu'à dire que j'ai été
injuste en de certaines occasions pour le plaisir de l'être ?
Là commencerait
le mensonge, et qui donc en serait dupe ? Tout le monde sait de reste
que dans
toute querelle, qu'elle soit de famille ou d'opinion,
d'intérêt ou de cœur, de
sentiment ou de principes, d'amour ou d'amitié, il y a des
torts réciproques et
qu'on ne peut expliquer et motiver les uns que par les autres. Il est
des
personnes que j'ai vues à travers un prisme d'enthousiasme
et vis-à-vis
desquelles j'ai eu grand tort de recouvrer la lucidité de
mon jugement. Tout ce
qu'elles avaient à me demander, c'étaient de bons
procédés, et je défie qui que
ce soit de dire que j'ai manqué à ce fait.
Pourtant leur irritation est vive et
je les comprends très bien. On est disposé, dans
le premier moment d'une
rupture, à prendre le désenchantement pour un
outrage. Le calme se fait, on
devient plus juste. Quoi qu'il en soit de ces personnes, je ne veux pas
avoir à
les peindre ; je n'ai pas le droit de livrer leurs traits à
la curiosité ou à
l'indifférence des passants. Si elles vivent dans
l'obscurité, laissons-les
jouir de ce doux privilège. Si elles sont
célèbres, laissons-les se peindre
elles-mêmes, si elles le jugent à propos, et ne
faisons pas le triste métier de
biographe des vivants. []
Les vivants ! on leur doit bien, je pense, de les laisser
vivre et il y
a longtemps qu'on a dit que le ridicule était une arme
mortelle. S'il en est
ainsi, combien plus le blâme de telle ou telle action, ou
seulement la
révélation de quelque faiblesse ! Dans des
situations plus graves que celles
auxquelles je fais allusion ici, j'ai vu la perversité
naître et grandir
d'heure en heure; je la connais, je l'ai observée, et je ne
l'ai même pas prise
pour type, en général, dans mes romans. On a
critiqué en moi cette bénignité
d'imagination. Si c'est une infirmité du cerveau, on peut
bien croire qu'elle
est dans mon cœur aussi et que je ne sais pas vouloir
constater le laid dans la
vie réelle. Voilà pourquoi je ne le montrerai pas
dans une histoire véritable.
Me fût-il prouvé que cela est utile à
montrer, il n'en resterait pas moins
certain pour moi que le pilori est un mauvais mode de
prédication, et que celui
qui a perdu l'espoir de se réhabiliter devant les hommes
n'essaiera pas de se
réconcilier avec lui-même.
D'ailleurs, moi, je pardonne, et si des âmes
très coupables devant moi
se réhabilitent sous d'autres influences, je suis
prête à bénir. Le public
n'agit pas ainsi ; il condamne et lapide. Je ne veux donc pas livrer
mes
ennemis (si je peux me servir d'un mot qui n'a pas beaucoup de sens
pour moi) à
des juges sans entrailles ou sans lumières, et aux
arrêts d'une opinion que ne
dirige pas la moindre pensée religieuse, que
n'éclaire pas le moindre principe
de charité.
I.
QUESTION
(4 points) :
En
matière
d'écriture autobiographique, quels sont les choix que Sand
affirme d'après les
textes du corpus ?
II.
ÉCRITURE
(16 points) :
·
Commentaire
(voir
la fiche)
Vous
ferez un commentaire du texte C du début à
"biographe des
vivants" ([]).
·
Dissertation
(voir
la fiche)
« Je ne connais rien de plus malaisé que de se
définir et de se résumer en
personne » affirme George Sand. (Texte A)
Dans quelle mesure cette remarque vous paraît-elle souligner
ce que vous savez
des difficultés de l'entreprise autobiographique ?
Vous répondrez en vous appuyant sur les textes qui vous sont
proposés, ceux que
vous avez étudiés en classe et vos lectures
personnelles.
·
Invention
(voir
la fiche)
Vous
imaginerez un dialogue entre George Sand et un partisan de la
nécessité de
la sincérité absolue dans l'entreprise
autobiographique.