2007
CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE ES /S
Objet
d'étude :
Convaincre, persuader, délibérer.
Textes
:
Texte A : La
Bruyère, Caractères, « De
l'homme », XI, n° 128,
1688.
Texte B : Fénelon, Lettre à Louis XIV, 1693.
Texte C : Victor Hugo, Discours à l'Assemblée, 30 juin
1850.
Texte D : Arthur Rimbaud, Poésies, « Les
Effarés », édition posthume de
1895 (texte composé en 1870).
Texte E : Emile Zola, L'Assommoir, 1877.
Texte A : La Bruyère, Caractères,
« De l'homme », XI, n° 128, 1688.
L'on voit
certains animaux farouches, des mâles et des femelles
répandus par la campagne,
noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés
à la terre qu'ils fouillent
et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils
ont comme une voix
articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils
montrent une face
humaine, et en effet ils sont des hommes ; ils se retirent la nuit dans
des
tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racine :
ils épargnent aux
autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour
vivre, et
méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont
semé.
TEXTE B -
Fénelon, Lettre
à Louis XIV, 1693.
Le
peuple même (il
faut tout dire), qui vous a tant aimé, qui a eu tant de
confiance en vous,
commence à perdre l'amitié, la confiance, et même
le respect. Vos victoires et
vos conquêtes ne le réjouissent plus ; il est plein
d'aigreur et de désespoir.
La sédition1 s'allume peu à peu de toutes
parts. Ils croient que
vous n'avez aucune pitié de leurs maux, que vous n'aimez que
votre autorité et
votre gloire. Si le roi, dit-on, avait un cœur de père pour son
peuple, ne
mettrait-il pas plutôt sa gloire à leur donner du pain, et
à les faire respirer
après tant de maux, qu'à garder quelques places de la
frontière, qui causent la
guerre ? Quelle réponse à cela, Sire ? Les émotions2
populaires, qui
étaient inconnues depuis si longtemps, deviennent
fréquentes. Paris même, si
près de vous, n'en est pas exempt. Les magistrats sont
contraints de tolérer
l'insolence des mutins, et de faire couler sous main quelque monnaie
pour les
apaiser ; ainsi on paye ceux qu'il faudrait punir. Vous êtes
réduit à la
honteuse et déplorable extrémité, ou de laisser la
sédition impunie et de
l'accroître par cette impunité, ou de faire massacrer avec
inhumanité des peuples
que vous mettez au désespoir en leur arrachant, par vos
impôts pour cette
guerre, le pain qu'ils tâchent de gagner à la sueur de
leurs visages.
1 - la
sédition : le
soulèvement contre l'autorité.
2 - les émotions : les révoltes.
Texte C :
Victor Hugo,
Discours à l'Assemblée, 30 juin 1850.
Figurez-vous ces
caves dont rien de ce que je vous ai dit ne peut donner l'idée ;
figurez-vous
ces cours qu'ils appellent des courettes, resserrées entre de
hautes masures,
sombres, humides, glaciales, méphitiques1, pleines de
miasmes
stagnants1, encombrées d'immondices, les fosses d'aisance
à côté des puits !
Hé mon Dieu ! ce n'est pas le moment de chercher des
délicatesses de
langage !
Figurez-vous ces maisons, ces masures habitées du haut en
bas, jusque
sous terre, les eaux croupissantes filtrant à travers les
pavés dans ces
tanières où il y a des créatures humaines.
Quelquefois jusqu'à dix familles
dans une masure, jusqu'à dix personnes dans une chambre,
jusqu'à cinq ou six
dans un lit, les âges et les sexes mêlés, les
greniers aussi hideux que les
caves, des galetas2 où il entre assez de froid pour
grelotter et pas
assez d'air pour respirer !
Je demandais à une femme de la rue du Bois-Saint-Sauveur
: pourquoi
n'ouvrez-vous pas les fenêtres ? - elle m'a répondu : -
parce que les châssis
sont pourris et qu'ils nous resteraient dans les mains. J'ai
insisté : - vous
ne les ouvrez-donc jamais ? - Jamais, monsieur !
Figurez-vous la population maladive et étiolée3,
des spectres
au seuil des portes, la virilité retardée, la
décrépitude précoce, des
adolescents qu'on prend pour des enfants, de jeunes mères qu'on
prend pour de
vieilles femmes, les scrofules, le rachis, l'ophtalmie, l'idiotisme4,
une indigence inouïe, des haillons partout, on m'a montré
comme une curiosité
une femme qui avait des boucles d'oreilles d'argent !
Et au milieu de tout cela le travail sans relâche, le
travail acharné,
pas assez d'heures de sommeil, le travail de l'homme, le travail de la
femme,
le travail de l'âge mûr, le travail de la vieillesse, le
travail de l'enfance,
le travail de l'infirme, et souvent pas de pain, et souvent pas de feu,
et
cette femme aveugle, entre ses deux enfants dont l'un est mort et
l'autre va
mourir, et ce filetier5 phtisique6 agonisant, et
cette
mère épileptique qui a trois enfants et qui gagne trois
sous par jour !
Figurez-vous tout cela et si vous vous récriez, et si vous
doutez, et si vous
niez...
Ah ! Vous niez ! Eh bien, dérangez-vous quelques heures,
venez avec
nous, incrédules, et nous vous ferons voir de vos yeux, toucher
de vos mains,
les plaies, les plaies saignantes de ce Christ7 qu'on
appelle le
peuple !
1 -
méphitiques, pleines de
miasmes stagnants : malsaines.
2 - des galetas : pièces insalubres.
3 - étiolée : affaiblie.
4 - les scrofules, le rachis, l'ophtalmie, l'idiotisme : maladies dues
à de
mauvaises conditions de vie.
5 - filetier : artisan qui confectionne des filets de pêche.
6 - la phtisie est une maladie mortelle qui s'attaque aux poumons et
qui a fait
des ravages au XIXe siècle et au début du XXe.
7 - les plaies saignantes de ce Christ : expression métaphorique.
Texte D :
Arthur
Rimbaud, Poésies, « Les Effarés »,
édition posthume de 1895 (texte
composé en 1870).
Les Effarés1
Noirs dans la
neige et dans
la brume,
Au grand soupirail qui s'allume,
Leurs culs en rond
A genoux, cinq
petits -
misère ! -
Regardent le boulanger faire
Le lourd pain blond...
Ils voient le
fort bras
blanc qui tourne
La pâte grise, et qui l'enfourne
Dans un trou clair
Ils
écoutent le bon pain
cuire.
Le boulanger au gras sourire
Grogne un vieil air.
Ils sont
blottis, pas un ne
bouge,
Au souffle du soupirail rouge,
Chaud comme un sein.
Quand, pour
quelque
médianoche2,
Façonné comme une brioche
On sort le pain,
Quand, sous les
poutres
enfumées,
Chantent les croûtes parfumées,
Et les grillons,
Que ce trou
chaud souffle
la vie,
Ils ont leur âme si ravie
Sous leurs haillons,
Ils se
ressentent si bien
vivre,
Les pauvres Jésus3 pleins de givre !
- Qu'ils sont là, tous,
Collant leurs
petits
museaux roses
Au treillage, grognant des choses
Entre les trous,
Tout
bêtes, faisant leurs
prières
Et repliés vers ces lumières
Du ciel rouvert,
Si fort, qu'ils
crèvent
leur culotte,
Et que leur chemise tremblote
Au vent d'hiver...
1-
Effaré : signifie à la
fois étonné, inquiet et « sauvage » au sens
de timide, qui s'enfuit dès qu'on
le remarque (du latin fera, bête sauvage).
2 - médianoche : repas copieux que l'on prend au milieu de la
nuit.
3 - Les pauvres Jésus : expression imagée pour
désigner les enfants innocents
et fragiles.
Texte E :
Emile Zola, L'Assommoir,
1877.
Au
milieu de
cette existence enragée par la misère, Gervaise souffrait
encore des faims
qu'elle entendait râler autour d'elle. Ce coin de la maison
était le coin des
pouilleux, où trois ou quatre ménages semblaient
s'être donné le mot pour ne
pas avoir du pain tous les jours. Les portes avaient beau s'ouvrir,
elles ne
lâchaient guère souvent des odeurs de cuisine. Le long du
corridor, il y avait
un silence de crevaison, et les murs sonnaient creux, comme des ventres
vides.
Par moments, des danses s'élevaient1, des larmes de
femmes, des
plaintes de mioches affamés, des familles qui se mangeaient pour
tromper leur
estomac. On était là dans une crampe au gosier
générale, bâillant par toutes
ces bouches tendues ; et les poitrines se creusaient, rien qu'à
respirer cet
air, où les moucherons eux-mêmes n'auraient pas pu vivre,
faute de nourriture.
Mais la grande pitié de Gervaise était surtout le
père Bru, dans son trou, sous
le petit escalier. Il s'y retirait comme une marmotte, s'y mettait en
boule,
pour avoir moins froid ; il restait des journées sans bouger,
sur un tas de
paille. La faim ne le faisait même plus sortir, car
c'était bien inutile
d'aller gagner dehors de l'appétit, lorsque personne ne l'avait
invité en
ville. Quand il ne reparaissait pas de trois ou quatre jours, les
voisins
poussaient sa porte, regardaient s'il n'était pas fini. Non, il
vivait quand
même, pas beaucoup, mais un peu, d'un œil seulement ;
jusqu'à la mort qui
l'oubliait ! Gervaise, dès qu'elle avait du pain, lui jetait des
croûtes. Si
elle devenait mauvaise et détestait les hommes, à cause
de son mari, elle
plaignait toujours bien sincèrement les animaux ; et le
père Bru, ce pauvre
vieux, qu'on laissait crever, parce qu'il ne pouvait plus tenir un
outil, était
comme un chien pour elle, une bête hors de service, dont les
équarrisseurs2
ne voulaient même pas acheter la peau ni la graisse. Elle en
gardait un poids
sur le cœur, de le savoir continuellement là, de l'autre
côté du corridor,
abandonné de Dieu et des hommes, se nourrissant uniquement de
lui-même,
retournant à la taille d'un enfant, ratatiné et
desséché à la manière des oranges
qui se racornissent sur les cheminées.
1 - des danses
s'élevaient :
des coups étaient donnés (expression familière).
2 - équarrisseurs : personnes qui traitent les cadavres
d'animaux non utilisés
en boucherie.
I-
Après avoir pris
connaissance de l'ensemble des textes, vous répondrez d'abord
â la question
suivante (4 points) :
Identifiez dans
l'ensemble
du corpus quatre procédés argumentatifs et dites en quoi
ils sont efficaces
pour dénoncer la misère du peuple.
II. Vous
traiterez
ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :
·
Commentaire (voir
la fiche)
Vous
commenterez le
texte de Zola (texte E).
·
Dissertation
(voir
la fiche)
«
Eh bien,
dérangez-vous quelques heures, venez avec nous,
incrédules, et nous vous ferons
voir de vos yeux, toucher de vos mains, les plaies [...] »
(extrait du texte de
Hugo).
Vous montrerez en quoi l'écriture littéraire sous
toutes ses formes est
particulièrement apte à dénoncer les
problèmes de la société.
Vous utiliserez pour cela les textes du corpus, ceux que vous
avez
étudiés en classe et vos lectures personnelles.
·
Invention (voir
la fiche)
Vous
avez été
témoin, dans votre propre commune, d'une scène proche de
celle que décrit
Rimbaud dans «Les Effarés». Vous la racontez dans
une lettre à un élu local
pour lui faire part de vos émotions et l'inciter à agir.