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Balise - 2008

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vendredi, juillet 4 2008

Bac français -Invention - Suite de "Les gommes" , Alain Robbe-Grillet


Invention

L'extrait des Gommes de Robbe-Grillet se termine par : « Quand tout est prêt, la lumière s'allume... ». En veillant à respecter l'atmosphère installée par ce début, vous imaginerez une suite consacrée à l'arrivée d'un nouveau personnage dans le café. Vous vous inspirerez des procédés qui figurent dans le texte.

[voir le sujet d'annales complet]

Le travail préparatoire

L’objectif sera de dégager les éléments principaux sur lesquels vont s’appuyer l'écriture d'invention.

  • Forme : suite d'un récit.  
  • Analyse : ce type de sujet amène dans un premier temps à analyser le texte source comme on le ferait pour un commentaire de texte : situation d'énonciation, implication du narrateur et focalisation, registre de langue, champ lexicaux, syntaxe, figures de styles, type de texte (narratif, descriptif, commentaire), les paragraphes etc. C'est en repérant tous ces éléments qu'on fixera les consignes à respecter et les éléments à introduire dans le texte produit. "Une suite", ce qui amène à prendre en compte les éléments du récit et à les respecter ; le sujet insiste notamment sur "l'atmosphère" : à définir en analysant sa mise en oeuvre dans et par le texte. L'"arrivée d'un nouveau personnage" sera l'élément central de l'histoire.
Voici quelques pistes à approfondir et qui peuvent conduire à cadrer votre travail. Pour la suite, je vous renvoie à la fiche méthode « sujet d'invention ».

Bon courage,

Dissertation - Un roman doit-il chercher à faire oublier au lecteur que ses personnages sont fictifs ?

Dissertation

Un roman doit-il chercher à faire oublier au lecteur que ses personnages sont fictifs ?
Vous fonderez votre réflexion sur les textes du corpus, sur ceux que vous avez étudiés en classe et sur vos lectures personnelles.

[voir le sujet d'annales complet]

Le travail préparatoire

L’objectif sera de dégager les éléments principaux sur lesquels vont s’appuyer la dissertation.

  • Le type de sujet : une opinion à discuter.  
  • Analyse : "doit-il" = ce qui invite à s'interroger sur les raisons et le but recherché. "Faire oublier" = comment faire oublier, quels sont les moyens utilisés à cette fin ? "Ses personnages sont fictifs" = fictif siginfie une création de l'imagination, qui s'inspire plus ou moins du réel sous le mode de l'illusion. A quoi sert l'illusion ? Quelles en sont les limites ? Dans quels cas un personnage doit correspondre à la réalité ? Un personnage peu ou pas vraisemblable est-il pour autant impropre à parler ou représenter le réel ? Etc.   
  • Le cadre : les personnages de roman.
  • Objet d'étude : "Le roman et ses personnages". Voir l'évolution du roman à travers les courants littéraires, ses visées, ses esthétiques. La diversité du genre romanesque (roman historique, autobiographique, roman d'anticipation, science-fiction, roman d'apprentissage etc.). Le pacte de la fiction pour le lecteur : faire semblant de croire.         
Voici quelques pistes à approfondir et qui peuvent conduire à établir une problématique. Pour la suite, je vous renvoie à la fiche méthode Dissertation.

Bon courage,

Commentaire composé - La Vie de Marianne, Marivaux

TEXTE A - Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, La Vie de Marianne, 1742.

[Nous sommes au début du roman.]

   Avant que de donner cette histoire au public, il faut lui apprendre comment je l'ai trouvée.
  Il y a six mois que j'achetai une maison de campagne à quelques lieues de Rennes, qui, depuis trente ans, a passé successivement entre les mains de cinq ou six personnes. J'ai voulu faire changer quelque chose à la disposition du premier appartement, et dans une armoire pratiquée dans l'enfoncement d'un mur, on y a trouvé un manuscrit en plusieurs cahiers contenant l'histoire qu'on va lire, et le tout d'une écriture de femme. On me l'apporta ; je le lus avec deux de mes amis qui étaient chez moi, et qui depuis ce jour-là n'ont cessé de me dire qu'il fallait le faire imprimer : je le veux bien, d'autant plus que cette histoire n'intéresse1 personne. Nous voyons par la date que nous avons trouvée à la fin du manuscrit, qu'il y a quarante ans qu'il est écrit ; nous avons changé le nom de deux personnes dont il y est parlé, et qui sont mortes. Ce qui y est dit d'elles est pourtant très indifférent ; mais n'importe : il est toujours mieux de supprimer leurs noms.
  Voilà tout ce que j'avais à dire : ce petit préambule m'a paru nécessaire, et je l'ai fait du mieux que j'ai pu, car je ne suis point auteur, et jamais on n'imprimera de moi que cette vingtaine de lignes-ci.
  Passons maintenant à l'histoire. C'est une femme qui raconte sa vie ; nous ne savons qui elle était. C'est la Vie de Marianne ; c'est ainsi qu'elle se nomme elle-même au commencement de son histoire ; elle prend ensuite le titre de comtesse ; elle parle à une de ses amies dont le nom est en blanc, et puis c'est tout.

   Quand je2 vous ai fait le récit de quelques accidents de ma vie, je ne m'attendais pas, ma chère amie, que vous me prieriez de vous la donner toute entière, et d'en faire un livre à imprimer. Il est vrai que l'histoire en est particulière, mais je la gâterai, si je l'écris ; car où voulez-vous que je prenne un style ?
  II est vrai que dans le monde on m'a trouvé de l'esprit ; mais, ma chère, je crois que cet esprit-là n'est bon qu'à être dit, et qu'il ne vaudra rien à être lu.
  Nous autres jolies femmes, car j'ai été de ce nombre, personne n'a plus d'esprit que nous, quand nous en avons un peu : les hommes ne savent plus alors la valeur de ce que nous disons ; en nous écoutant parler, ils nous regardent, et ce que nous disons profite de ce qu'ils voient.
  J'ai vu une jolie femme dont la conversation passait pour un enchantement, personne au monde ne s'exprimait comme elle ; c'était la vivacité, c'était la finesse même qui parlait : les connaisseurs n'y pouvaient tenir de plaisir. La petite vérole3 lui vint, elle en resta extrêmement marquée : quand la pauvre femme reparut, ce n'était plus qu'une babillarde4 incommode. Voyez combien auparavant elle avait emprunté d'esprit de son visage ! Il se pourrait bien faire que le mien m'en eût prêté aussi dans le temps qu'on m'en trouvait beaucoup. Je me souviens de mes yeux de ce temps-là, et je crois qu'ils avaient plus d'esprit que moi.
  Combien de fois me suis-je surprise à dire des choses qui auraient eu bien de la peine à passer toutes seules ! Sans le jeu d'une physionomie friponne qui les accompagnait, on ne m'aurait pas applaudie comme on faisait, et si une petite vérole était venue réduire cela à ce que cela valait, franchement, je pense que j'y aurais perdu beaucoup. #
  Il n'y a pas plus d'un mois, par exemple, que vous me parliez encore d'un certain jour (et il y a douze ans que ce jour est passé) où, dans un repas, on se récria tant sur ma vivacité ; eh bien ! en conscience, je n'étais qu'une étourdie. Croiriez-vous que je l'ai été souvent exprès, pour voir jusqu'où va la duperie des hommes avec nous ? Tout me réussissait, et je vous assure que dans la bouche d'une laide, mes folies auraient paru dignes des Petites-Maisons5 : et peut-être que j'avais besoin d'être aimable dans tout ce que je disais de mieux. Car à cette heure que mes agréments sont passés, je vois qu'on me trouve un esprit assez ordinaire, et cependant je suis plus contente de moi que je ne l'ai jamais été. Mais enfin, puisque vous voulez que j'écrive mon histoire, et que c'est une chose que vous demandez à mon amitié, soyez satisfaite : j'aime encore mieux vous ennuyer que de vous refuser.
  Au reste, je parlais tout à l'heure de style, je ne sais pas seulement ce que c'est. Comment fait-on pour en avoir un ? Celui que je vois dans les livres, est-ce le bon ? Pourquoi donc est-ce qu'il me déplaît tant le plus souvent ? Celui de mes lettres vous paraît-il passable ?
  J'écrirai ceci de même.
  N'oubliez pas que vous m'avez promis de ne jamais dire qui je suis ; je ne veux être connue que de vous.
  Il y a quinze ans que je ne savais pas encore si le sang d'où je sortais était noble ou non, si j'étais bâtarde ou légitime. Ce début paraît annoncer un roman : ce n'en est pourtant pas un que je raconte; je dis la vérité comme je l'ai apprise de ceux qui m'ont élevée.

1. n'intéresse : ne met enjeu aucune personne vivante.
2. je : ici commence le récit de Marianne,
3. la petite vérole : maladie qui couvre le visage de pustules.
4. babillarde : bavarde,
5. Petites-Maisons : hôpital parisien, lieu d'internement pour malades mentaux.


Commentaire

Vous commenterez le texte de Marivaux (texte A), depuis le début jusqu'à « je pense que j'y aurais perdu beaucoup.(#)»

[voir le sujet d'annales complet]

La carte d'identité du texte

L’objectif sera de dégager les éléments principaux sur lesquels vont s’appuyer le commentaire.

  • Le genre : roman (incipit).   
  • Type de texte : narratif, explicatif.
  • Enonciation : Plusieurs situation d'énonciation à analyser. Un préambule d'un narrateur (qui n'est pas Marivaux : "je ne suis point auteur") s'adressant au lecteur. Et dans un deuxième temps, une narratrice Marianne ("je") s'adressant à une amie ("vous"). 
  • Contexte : on s'interrogera sur le titre du roman "La vie de Marianne", repris dans l'extrait et qui oriente le récit vers une autobiographie fictive.
  • Thèmes : le portrait de Marianne, la condition féminine au début du XVIIIème siècle, l'écriture.   
  • Séquence de l’année à laquelle renvoie ce texte : « Le roman et ses personnages ». Voir la création d'un personnage, une vision du monde à travers un personnage, les caractéristiques d'un incipit (fixer un cadre, intéresser le lecteur...).   
  • Structure : deux parties évidentes. Plutôt que de les considérer comme deux séquences disjointes, on s'attachera à évaluer le rapport qui les lie au sein de l'incipit.   
  • La question préliminaire: celle-ci offre déjà une piste d'étude. 
Voici quelques pistes à approfondir et qui peuvent conduire à établir des axes de lecture et une problématique. Pour l'analyse détaillée, je vous renvoie à la fiche méthode « Commentaire composé ».

Bon courage,

EAF 2008 - Série littéraire

Objet d'étude : le roman et ses personnages ; visions de l'homme et du monde.

Textes : 

Texte A - Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, La Vie de Marianne, 1742.
Texte B - Alain Robbe-Grillet, Les Gommes, 1953 .
Texte C - Milan Kundera, L'Immortalité (traduction d'Eva Bloch, revue par l'auteur), éditions Gallimard, 1990
Texte D - Philippe Claudel, Les Âmes grises, éditions Stock, 2003.

 

TEXTE A - Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, La Vie de Marianne, 1742.

[Nous sommes au début du roman.]

   Avant que de donner cette histoire au public, il faut lui apprendre comment je l'ai trouvée.
  Il y a six mois que j'achetai une maison de campagne à quelques lieues de Rennes, qui, depuis trente ans, a passé successivement entre les mains de cinq ou six personnes. J'ai voulu faire changer quelque chose à la disposition du premier appartement, et dans une armoire pratiquée dans l'enfoncement d'un mur, on y a trouvé un manuscrit en plusieurs cahiers contenant l'histoire qu'on va lire, et le tout d'une écriture de femme. On me l'apporta ; je le lus avec deux de mes amis qui étaient chez moi, et qui depuis ce jour-là n'ont cessé de me dire qu'il fallait le faire imprimer : je le veux bien, d'autant plus que cette histoire n'intéresse1 personne. Nous voyons par la date que nous avons trouvée à la fin du manuscrit, qu'il y a quarante ans qu'il est écrit ; nous avons changé le nom de deux personnes dont il y est parlé, et qui sont mortes. Ce qui y est dit d'elles est pourtant très indifférent ; mais n'importe : il est toujours mieux de supprimer leurs noms.
  Voilà tout ce que j'avais à dire : ce petit préambule m'a paru nécessaire, et je l'ai fait du mieux que j'ai pu, car je ne suis point auteur, et jamais on n'imprimera de moi que cette vingtaine de lignes-ci.
  Passons maintenant à l'histoire. C'est une femme qui raconte sa vie ; nous ne savons qui elle était. C'est la Vie de Marianne ; c'est ainsi qu'elle se nomme elle-même au commencement de son histoire ; elle prend ensuite le titre de comtesse ; elle parle à une de ses amies dont le nom est en blanc, et puis c'est tout.

   Quand je2 vous ai fait le récit de quelques accidents de ma vie, je ne m'attendais pas, ma chère amie, que vous me prieriez de vous la donner toute entière, et d'en faire un livre à imprimer. Il est vrai que l'histoire en est particulière, mais je la gâterai, si je l'écris ; car où voulez-vous que je prenne un style ?
  II est vrai que dans le monde on m'a trouvé de l'esprit ; mais, ma chère, je crois que cet esprit-là n'est bon qu'à être dit, et qu'il ne vaudra rien à être lu.
  Nous autres jolies femmes, car j'ai été de ce nombre, personne n'a plus d'esprit que nous, quand nous en avons un peu : les hommes ne savent plus alors la valeur de ce que nous disons ; en nous écoutant parler, ils nous regardent, et ce que nous disons profite de ce qu'ils voient.
  J'ai vu une jolie femme dont la conversation passait pour un enchantement, personne au monde ne s'exprimait comme elle ; c'était la vivacité, c'était la finesse même qui parlait : les connaisseurs n'y pouvaient tenir de plaisir. La petite vérole3 lui vint, elle en resta extrêmement marquée : quand la pauvre femme reparut, ce n'était plus qu'une babillarde4 incommode. Voyez combien auparavant elle avait emprunté d'esprit de son visage ! Il se pourrait bien faire que le mien m'en eût prêté aussi dans le temps qu'on m'en trouvait beaucoup. Je me souviens de mes yeux de ce temps-là, et je crois qu'ils avaient plus d'esprit que moi.
  Combien de fois me suis-je surprise à dire des choses qui auraient eu bien de la peine à passer toutes seules ! Sans le jeu d'une physionomie friponne qui les accompagnait, on ne m'aurait pas applaudie comme on faisait, et si une petite vérole était venue réduire cela à ce que cela valait, franchement, je pense que j'y aurais perdu beaucoup. #
  Il n'y a pas plus d'un mois, par exemple, que vous me parliez encore d'un certain jour (et il y a douze ans que ce jour est passé) où, dans un repas, on se récria tant sur ma vivacité ; eh bien ! en conscience, je n'étais qu'une étourdie. Croiriez-vous que je l'ai été souvent exprès, pour voir jusqu'où va la duperie des hommes avec nous ? Tout me réussissait, et je vous assure que dans la bouche d'une laide, mes folies auraient paru dignes des Petites-Maisons5 : et peut-être que j'avais besoin d'être aimable dans tout ce que je disais de mieux. Car à cette heure que mes agréments sont passés, je vois qu'on me trouve un esprit assez ordinaire, et cependant je suis plus contente de moi que je ne l'ai jamais été. Mais enfin, puisque vous voulez que j'écrive mon histoire, et que c'est une chose que vous demandez à mon amitié, soyez satisfaite : j'aime encore mieux vous ennuyer que de vous refuser.
  Au reste, je parlais tout à l'heure de style, je ne sais pas seulement ce que c'est. Comment fait-on pour en avoir un ? Celui que je vois dans les livres, est-ce le bon ? Pourquoi donc est-ce qu'il me déplaît tant le plus souvent ? Celui de mes lettres vous paraît-il passable ?
  J'écrirai ceci de même.
  N'oubliez pas que vous m'avez promis de ne jamais dire qui je suis ; je ne veux être connue que de vous.
  Il y a quinze ans que je ne savais pas encore si le sang d'où je sortais était noble ou non, si j'étais bâtarde ou légitime. Ce début paraît annoncer un roman : ce n'en est pourtant pas un que je raconte; je dis la vérité comme je l'ai apprise de ceux qui m'ont élevée.

1. n'intéresse : ne met enjeu aucune personne vivante.
2. je : ici commence le récit de Marianne,
3. la petite vérole : maladie qui couvre le visage de pustules.
4. babillarde : bavarde,
5. Petites-Maisons : hôpital parisien, lieu d'internement pour malades mentaux.

 

TEXTE B - Alain Robbe-Grillet, Les Gommes, 1953.

  Dans la pénombre de la salle de café le patron dispose les tables et les chaises, les cendriers, les siphons d'eau gazeuse ; il est six heures du matin,
  II n'a pas besoin de voir clair, il ne sait même pas ce qu'il fait. Il dort encore. De très anciennes lois règlent le détail de ses gestes, sauvés pour une fois du flottement des intentions humaines ; chaque seconde marque un pur mouvement : un pas de côté, la chaise à trente centimètres, trois coups de torchon, demi-tour à droite, deux pas en avant, chaque seconde marque, parfaite, égale, sans bavure. Trente et un. Trente-deux. Trente-trois. Trente-quatre. Trente-cinq. Trente-six. Trente-sept. Chaque seconde à sa place exacte.
  Bientôt malheureusement le temps ne sera plus le maître. Enveloppés de leur cerne1 d'erreur et de doute, les événements de cette journée, si minimes qu'ils puissent être, vont dans quelques instants commencer leur besogne, entamer progressivement l'ordonnance idéale, introduire çà et là, sournoisement, une inversion, un décalage, une confusion, une courbure, pour accomplir peu à peu leur œuvre : un jour, au début de l'hiver, sans plan, sans direction, incompréhensible et monstrueux.
  Mais il est encore trop tôt, la porte de la rue vient à peine d'être déverrouillée, l'unique personnage présent en scène n'a pas encore recouvré2 son existence propre. II est l'heure où les douze chaises descendent doucement des tables de faux marbre où elles viennent de passer la nuit. Rien de plus. Un bras machinal remet en place le décor.
  Quand tout est prêt, la lumière s'allume...

1. cerne : ce qui entoure.
2. recouvré : récupéré.

 

TEXTE C - Milan Kundera, L'Immortalité, 1990.

[Le narrateur écrit un roman.]

   Quand je me suis réveillé, il était déjà presque huit heures et demie ; j'imaginai Agnès. Comme moi, elle est allongée dans un grand lit. La moitié droite du lit est vide. Qui est le mari ? Apparemment, quelqu'un qui sort de bonne heure le samedi. C'est pourquoi elle est seule et, délicieusement, balance entre réveil et rêverie.
  Puis elle se lève. En face, sur un long pied, un téléviseur se dresse. Elle lance sa chemise, qui vient recouvrir l'écran d'une blanche draperie. Pour la première fois je la vois nue, Agnès, l'héroïne de mon roman. Elle se tient debout, près du lit, elle est jolie, et je ne peux la quitter des yeux. Enfin, comme si elle avait senti mon regard, elle s'enfuit dans la pièce voisine et s'habille.
  Qui est Agnès ?
  De même qu'Eve est issue d'une côte d'Adam, de même que Vénus est née de l'écume, Agnès a surgi d'un geste de la dame sexagénaire, que j'ai vue au bord de la piscine saluer de la main son maître nageur et dont les traits s'estompent déjà dans ma mémoire1. Son geste a alors éveillé en moi une immense, une incompréhensible nostalgie, et cette nostalgie a accouché du personnage auquel j'ai donné le nom d'Agnès.

1. Quelques pages auparavant, le narrateur écrit : « Ce sourire, ce geste, étaient d'une femme de vingt ans. »

 

TEXTE D - Philippe Claudel, Les Âmes grises, 2003.

  Si on me demandait par quel miracle je sais tous les faits que je vais raconter, je répondrais que je les sais, un point c'est tout. Je les sais parce qu'ils me sont familiers comme le soir qui tombe et le jour qui se lève. Parce que j'ai passé ma vie à vouloir les assembler et les recoudre, pour les faire parler, pour les entendre. C'était jadis un peu mon métier.
  Je vais faire défiler beaucoup d'ombres. L'une surtout sera au premier plan. Elle appartenait à un homme qui se nommait Pierre-Ange Destinat. Il fut procureur à V., pendant plus de trente ans, et il exerça son métier comme une horloge mécanique qui jamais ne s'émeut ni ne tombe en panne. Du grand art si l'on veut, et qui n'a pas besoin de musée pour se mettre en valeur. En 1917, au moment de l'Affaire, comme on l'a appelée chez nous tout en soulignant la majuscule avec des soupirs et des mimiques, il avait plus de soixante ans et avait pris sa retraite une année plus tôt. C'était un homme grand et sec, qui ressemblait à un oiseau froid, majestueux et lointain. Il parlait peu. Il impressionnait beaucoup. Il avait des yeux clairs qui semblaient immobiles et des lèvres minces, pas de moustache, un haut front, des cheveux gris.
  V. est distant de chez nous d'une vingtaine de kilomètres. Une vingtaine de kilomètres en 1917, c'était un monde déjà, surtout en hiver, surtout avec cette guerre qui n'en finissait pas et qui nous amenait un grand fracas sur les routes, de camions et de charrettes à bras, et des fumées puantes ainsi que des coups de tonnerre par milliers car le front n'était pas loin, même si de là où nous étions, c'était pour nous comme un monstre invisible, un pays caché.
  Destinat, on l'appelait différemment selon les endroits et selon les gens. A la prison de V., la plupart des pensionnaires le surnommaient Bois-le-sang. Dans une cellule, j'ai même vu un dessin au couteau sur une grosse porte en chêne qui le représentait. C'était d'ailleurs assez ressemblant. Il faut dire que l'artiste avait eu tout le temps d'admirer le modèle durant ses quinze jours de grand procès.
  Nous autres dans la rue, quand on croisait Pierre-Ange Destinat, on l'appelait « Monsieur le Procureur ». Les hommes soulevaient leur casquette et les femmes modestes pliaient le genou. Les autres, les grandes, celles qui étaient de son monde, baissaient la tête très légèrement, comme les petits oiseaux quand ils boivent dans les gouttières. Tout cela ne le touchait guère. Il ne répondait pas, ou si peu, qu'il aurait fallu porter quatre lorgnons bien astiqués pour voir ses lèvres bouger. Ce n'était pas du mépris comme la plupart des gens le croyaient, c'était je pense tout simplement du détachement.
  Malgré tout, il y eut une jeune personne qui l'avait presque compris, une jeune fille dont je reparlerai, et qui elle, mais pour elle seule, l'avait surnommé Tristesse. C'est peut-être par sa faute que tout.est arrivé, mais elle n'en a jamais rien su.

 


ÉCRITURE :

I - Vous répondrez d'abord à la question suivante (4 points) :

    Dans leur manière d'introduire les personnages, ces textes cherchent-ils à donner l'illusion du réel ? Justifiez votre réponse.

II - Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

        Commentaire (voir la fiche)
Vous commenterez le texte de Marivaux (texte A), depuis le début jusqu'à « je pense que j'y aurais perdu beaucoup.(#)»
        

        Dissertation (voir la fiche)
Un roman doit-il chercher à faire oublier au lecteur que ses personnages sont fictifs ?
Vous fonderez votre réflexion sur les textes du corpus, sur ceux que vous avez étudiés en classe et sur vos lectures personnelles.

        Invention (voir la fiche)
L'extrait des Gommes de Robbe-Grillet se termine par : « Quand tout est prêt, la lumière s'allume... ». En veillant à respecter l'atmosphère installée par ce début, vous imaginerez une suite consacrée à l'arrivée d'un nouveau personnage dans le café. Vous vous inspirerez des procédés qui figurent dans le texte.

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