Objet d'étude : Le biographique - La poésie

Textes : 

Texte A : Arthur Rimbaud, Poésies, « Ma Bohème », 1871
Texte B : Pierre Mîchon, Rimbaud le fils, 1991
Texte C : Jean-Jacques Lefrère, Arthur Rimbaud, 2001
Annexe : Indications biographiques au sujet d'Arthur Rimbaud.

 

Texte A : Arthur Rimbaud, Poésies, « Ma Bohème », 1871.

               MA BOHEME
                 (Fantaisie)

Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot1 aussi devenait idéal ;
J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal2 ;
Oh ! là là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
- Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou.

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

1. mon paletot : ma veste.
2. féal : serviteur fidèle.

 

Texte B : Pierre Michon, Rimbaud le fils, 1991.

  [Romancier et critique contemporain, Pierre Michon s'est illustré en particulier dans le genre biographique.]

  On dit qu'Arthur Rimbaud, dans ce combat où il luttait pied à pied avec la Carabosse1, car peut-être le clapet du cagibi intérieur n'était pas fermé complètement, fit des escapades pour la semer dans la campagne des Ardennes; que ses grands pas alors le portèrent dans des patelins formidables et mornes comme des coups de canon, des mouchoirs enfoncés dans la bouche, Warcq, Voncq, Warnécourt, Pussemange, Le Theux; qu'il avait faim de ces lieux, de ces mouchoirs, de ces coups de canon, et que les vers qu'il semait en chemin le disaient; qu'il avait les dents longues et trompait sa faim par des petits cailloux rythmés, ogre et petit Poucet, comme le veut sa légende. On dit qu'une plus longue fugue, un rêve, à la fin de l'été le porta en Belgique, vers Charleroi par des petits chemins avec des mûres sans doute, des moulins dans des arbres, des usines surgies au bout d'un champ d'avoine, et nous ne saurons jamais exactement où il passa, où son esprit jeune bondit sur tel quatrain aujourd'hui plus connu en ce monde que Charleroi, où le lacet de la grande godasse lui resta dans la main, sous la Grande Ourse, mais nous savons qu'au retour il s'arrêta à Douai, chez les tantes d'Izambard2, trois douces Parques3 au fond d'un grand jardin, couturières, chercheuses de poux4, et que ces jours dans un grand jardin à la fin de l'été furent les plus beaux de sa vie, peut-être les seuls. On dit aussi que dans ce jardin il fit ce poème que tout enfant connaît, où il appelle ses étoiles comme on siffle ses chiens, où il caresse la Grande Ourse et se couche près d'elle; et cette fin d'été ne fut que rythme, la plupart du temps à douze pieds, et lui, suspendu à la tringle5 dans le Septentrion6, mais en même temps les deux pieds sous la table dans l'auberge verte4, il faisait tenir tout cela à la fois sur la tringle, la jolie fille qui sert le Jambon, la tonnelle où on le mange et l'Étoile Polaire qui se lève au-dessus. Et c'est un pur bonheur.

1. la Carabosse : allusion à la mère d'A. Rimbaud.
2. Georges Izambard : professeur do rhétorique de Rimbaud, avec qui le poète noue une relation de confiance et d'amitié.
3. les trois Parques : figures mythologiques tenant en main le fil de la destinée humaine.
4. un poème de Rimbaud s'intitule « Au Cabaret-Ver! », un autre « Les Chercheuses de poux ».
5. tringle : image par laquelle P. Michon évoque l'alexandrin.
6. le Septentrion ; constellation qui indique le Nord.

 

Texte C : Jean-Jacques Lefrère, Arthur Rimbaud, 2001.

   Xavier des Essarts1 ayant décliné l'offre de collaboration du « jûne2 homme », Rimbaud n'avait plus de raison de demeurer dans la ville : sa comédie de Charleroi avait pris fin. Comme il n'était pas question pour lui de rentrer bredouille à Charleville, il décida de pousser l'escapade jusqu'à Bruxelles, avec le projet de retrouver Izambard chez ce Durand dont le nom avait été prononcé lors de la conversation ferroviaire du retour de Douai avec Deverrière3. Comment connaissait-il son adresse ? D'après Izambard, il l'aurait entendue au cours de cette conversation en chemin de fer. Mais peut-être Izambard ne tenait-il pas à avouer - Berrichon4 restant à l'affût de ses moindres fautes - que c'était lui-même qui l'avait imprudemment communiquée à Rimbaud après leur commun retour de Douai, afin de lui permettre de rester en correspondance avec lui après son départ des Ardennes. Rimbaud, qui n'avait plus assez d'argent pour acheter un billet de train, franchit à pied les cinquante kilomètres qui le séparaient de Bruxelles. À ces jours de marche, à ces nuits à la belle étoile, la littérature française doit ces sonnets limpides et pleins d'allégresse dont le poète n'exprimera plus guère, par la suite, les accents heureux : Au Cabaret-Vert, La Maline et les célèbres vers de Ma Bohème.

Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J'allais sous le ciel, Muse! et j'étais ton féal ;
Oh ! là là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
- Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou.

   Lorsqu'il fit son entrée à Bruxelles, le sonnettiste devait être passablement rompu et crasseux. Il se présenta au domicile de Paul Durand. L'ami d'Izambard habitait en plein centre-ville, au 61 de la rue du Fossé aux loups, qui longeait la place de la Monnaie. D'origine française, mais né à Gand le 24 septembre 1846, Durand était employé de commerce et vivait dans cette maison avec son frère aîné Léon-Athanase né en 1843, commis au ministère des Travaux publics, et avec leur mère Marie, née à Bruxelles en 1817, négociante et épouse séparée d'un Français nommé A. Durand. Les deux frères avaient opté pour la nationalité belge à leur majorité. On ignore dans quelles circonstances le français Izambard et le belge Durand, qui n'avaient que deux années d'écart, avaient lié amitié.
  Durand apprit à Rimbaud que son professeur n'était pas encore arrivé chez lui. Comme son visiteur portait les guenilles et la saleté de ses kilomètres à pied et de ses nuits passées dans les fossés, le charitable Belge prit sur lui de l'habiller à neuf, et de pied en cap, et poussa l'amabilité jusqu'à lui proposer d'attendre la venue de leur ami commun. Rimbaud accepta, puis, au bout de deux jours, décida de reprendre la route. Durand le munit d'un petit viatique5 et le laissa repartir. Que fit Rimbaud à Bruxelles pendant ce bref séjour ? Nous n'en avons aucune idée. Peut-être visita-t-il la ville en compagnie de Durand, mais cette visite a pu l'intéresser moins que l'amélioration de la forme de ses sonnets.
  Avec la petite somme que lui avait donnée Durand, Rimbaud courut à la gare de Bruxelles et prit un billet pour le premier train en partance, non pour Charleville, mais pour Douai. Pourquoi préférait-il revenir dans cette ville où il savait qu'lzambard ne se rendrait pas avant plusieurs jours ? Son intention était probablement de relancer Demeny pour la publication de ses poèmes et d'enrichir le recueil manuscrit qu'il lui avait confié avec ses sonnets de poète heureux et errant.

1. Xavier des Essarts : ancien élève du collège fréquenté par Rimbaud. De cinq ans son aîné, il vient de prendre des fonctions dans le journal de son père, Jules des Essarts. Rimbaud sollicite auprès de lui une place de rédacteur.
2. Jûne : prononciation locale de « jeune ».
3. Léon Deverrière : ami d'Izambard.
4.Paterne Berrichon : Beau-frère d'Arthur Rimbaud, il lui a consacré une biographie, « Jean-Arthur Rimbaud. Le Poète. »
5. viatique : provisions.

 

ANNEXE : Indications biographiques au sujet d'Arthur Rimbaud.

1854

 

Naissance, le 20 octobre, d'Arthur Rimbaud à Charleville.
 Lors de son enfance, son père est le grand "absent" et sa mère, dévote, susceptible et austère, incarne une attitude qu'il rejette et qu'il va chercher à fuir. L'école va lui permettre de s'éloigner de l'emprise familiale et de découvrir les plaisirs de la lecture.

1865

A partir de Pâques, Arthur Rimbaud est admis au Collège municipal de Charleville. Il est brillant, et s'éveille à la poésie. Il rêve déjà d'être publié.

1868

Il écrit les poèmes qui composeront les Etrennes des Orphelins.

1870

 

 En janvier, Georges Izambard entre comme professeur au Collège de Charleville. Il aura une influence libératrice sur le jeune élève.
 Le 29 août, en pleine guerre entre la France et la Prusse, Rimbaud fait sa première fugue. Il est arrêté à Paris le 31 août, conduit en prison, libéré le 4 septembre.
 Le 7 octobre, deuxième fugue qui le mène à Bruxelles puis à Douai. Il complète un ensemble de textes qui aura pour nom Le Cahier de Douai.

1871

 

 Arthur Rimbaud prend parti pour les Insurgés parisiens. Il adresse à Georges Izambard et Paul Demeny ses fameuses Lettres du Voyant, très marquées par cet épisode historique.
 Fin septembre 1871, il s'installe dans le cercle familial de Verlaine.
 Lors d'un dîner, il lira devant tout le Parnasse son Bateau Ivre qui soulèvera un enthousiasme général.

1872-1873

 

 Avec Verlaine, il mène une vie d'errance entre la France, l'Angleterre et la Belgique. Le 10 juillet, à Bruxelles, Verlaine blesse son ami d'un coup de revolver. Cela lui vaudra deux ans de prison.
 De retour à Roche, Rimbaud termine Une Saison en Enfer qui sera imprimé en Belgique en octobre 1873, seul livre à être publié de son vivant. Une page est tournée. C'est l'adieu à la poésie.

1874-1878

 L'homme aux semelles de vent, comme l'appelle Verlaine, multiplie les voyages et les "petits boulots" à travers l'Europe.

1880

 Départ pour l'Afrique où il passe les dernières années de sa vie, de plus en plus fatigué, égaré.

1891

 Le 23 août, il revient à Marseille, très malade. Le 9 novembre, il a des hallucinations.
 Le 10 novembre, mort d'Arthur Rimbaud, à l'âge de trente-sept ans.

 

I- Après avoir pris connaissance de l'ensemble des textes, vous répondrez d'abord â la question suivante (4 points) :

Vous étudierez la manière dont ces textes présentent l'épisode de la fugue d'Arthur Rimbaud.

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

·         Commentaire(voir la fiche)
Vous ferez le commentaire du texte de Pierre Michon (texte B).

·         Dissertation(voir la fiche)
Ce que nous apprend un écrit biographique (quelle que soit sa nature) nous permet-il de mieux connaître et apprécier l'œuvre d'un écrivain ?
Vous répondrez à cette question en un développement composé prenant appui sur les textes du corpus, ceux que vous avez étudiés en classe et vos lectures personnelles.

·         Invention (voir la fiche)
En vous inspirant des textes du corpus, vous écrirez les pages du journal qu'un jeune poète pourrait tenir lors de ses « escapades ». Il y explique en particulier les raisons de ses fugues et son attrait pour l'écriture poétique.